Asturiano

[Divers] Test d'écriture

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Après de longs pour-parlers avec moi-même, j'ai décidé de vous partager un peu ce que j'ai écrit ... on peut appeler ça une sorte de nouvelle ^^

Je n'ai pas trouvé de titre satisfaisant pour l'instant (alors que c'est terminé depuis l'année dernière ...), du coup je nommerai cette modeste chose "Test d'écriture" x)

Si jamais il vous arrive de lire ce texte en entier (qui est assez long pour un seul post, 13 pages en format LibreOffice ^^'), n'hésitez pas à me dire ce que vous en avez pensé, qu'il s'agisse du fond, de la forme, ou des deux !

 

Voilà, en espérant que ça vous plaise !

*pose ça là et part en courant*

 

(et désolé pour ces gros blocs, les alinéas ne sont pas restés :o)

 

 

Sur la terre labourée par les sabots des destriers, la nature reprenait ses droits. Quelques tiges vertes repoussaient, contrastant avec la noirceur de la terre piétinée. L'odeur de la pluie emplit mes narines comme jamais. Dans le ciel, des nuages noirs s'ammoncelaient et me rappelèrent les pelotes de laine avec lesquelles ma mère nous tricotait des habits chauds, à mes frères et moi. J'avançai de quelques pas, lorsque je trébuchai sur ce qui me paraissait être un tronc d'arbre. Je me réceptionnai dessus, mais il était étrangement mou. Bien assez vite, je discernai ses traits. Ses cheveux étaient poisseux de sueur et de sang, mais à la base étaient brun, avec quelques reflets dorés aux pointes. De grands yeux verts en amande restaient figés avec une douce expression de terreur qui me fit sourire. La peur des débutants, pensai-je. Un combattant lui avait fracassé le nez de sorte que, sous le sang, on pouvait apercevoir l'extrémité de l'os. La bouche semblait, quant à elle, intacte, mais en soulevant les lèvres, un magnifique sourire édenté vous accueillait. La seule partie du visage épargnée étaient les oreilles. "Les barbares prétendent qu'elles sont divines, car leur dieu en a quatre", marmonnai-je. Etant toujours couché afin d'examiner au mieux le minois du vaincu, je me relevai et constatai qu'un de ses avant-bras manquait à l'appel. Ainsi donc, je me lançai à la recherche de son membre.

Quelques heures plus tard, la nuit tomba. Après avoir enjambé, soulevé, déterré et enterré à nouveau corps humains et équins, je revenais enfin près de mon protégé et lui rendais son avant-bras solennellement. Je relevai les yeux, observai le crépuscule et murmurai :"Il est trop tard." J'étais arrivé après la bataille.

 

*

 

"Désirez-vous encore quelque chose ?

- Non. Tu peux me laisser." Elle était tourmentée par les demandes de plus en plus pressantes de son prétendant, c'est ainsi qu'elle lui écrivit une lettre :

 

"Monseigneur,

 

J'ai commis, comme tous, une multitude d'erreurs. Ou plutôt, de mauvais choix. Le pire, des choix délibérés! Je n'ai été ni forcée, ni manipulée. Bien sûr, peut-être que mes tourments ne vous intéressent pas; dans ce cas, interrompez immédiatement votre lecture et déchirez cette lettre. Cependant, si vous avez la patience de la lire jusqu'à ma signature, vous connaitrez les raisons de mon suicide. Il me faut tout reprendre depuis le début, mes racines ...

Petite, déjà, je ne savais jamais choisir. Généralement, je faisais ce que les autres désiraient et j'ai continué par la suite. Mon père, comme vous le savez, était le seigneur du Haut-Levant. J'ai donc vécu mon enfance dans ce domaine aux terrains variés: prairies verdoyantes, sous-bois comprenant quelques ruisseaux, et les pommiers du Haut-Levant, ... ah, ces pommiers ! Incomparables. Sans oublier, pour couronner le tout, le modeste château de pierre qui avait été construit afin que, où que l'on se trouve dans le Haut-Levant, l'on puisse apercevoir ce dernier. Il comportait trois tours seulement et une massive porte en bois portant le blason du Haut-Levant: l'aigle. Il y avait également une cour intérieure où s'entraînaient archers, soldats et chevaliers, une écurie et enfin, la bâtisse où ma famille et moi habitions. En fait, dans le Haut-Levant, il y avait plus d'espace pour les paysans que pour la demeure du seigneur, organisation habituellement proscrite. Mais à la maison, cele fonctionnait comme mon seigneur mon père le voulait. Ainsi, nous n'avions pas de domestiques à notre service, mais seulement un cuisinier, un palefrenier et une femme de ménage. Encore fallait-il ne pas les déranger le samedi et le dimanche, ce que ma mère déplorait. Comme disait mon père :"Chacun doit savoir se servir de ses mains dans la vie. Même une femme."

Mes trois frères et moi, nous avons donc toujours été très débrouillards. Notre père nous a lui-même enseigné tout ce qu'il sait et nous emmenait toujours avec lui à l'extérieur. Pendant notre temps libre, mes frères et moi grimpions dans ces immenses pommiers et en mangions les fruits en cachette, montions à cheval et faisions la course, nous battions avec des bâtons ou, au mieux, des épées de bois et, quelquefois, nous jouions avec les enfants des paysans.

J'en viens à un point culminant de mon récit, celui qui changera toute ma vie. Ce fut durant "le plus rude hiver" que mon père n'avait jamais vu. Le Haut-Levant était déjà reconnu pour son exposition aux tempêtes, mais cet hiver soulagea sa réputation. Mon père, mes frères et moi étions tout de même sortis dans le village et là, dans la rue, gisait le corps inanimé d'une femme. A côté d'elle était allongé un garçon qui avait l'air d'avoir le même âge que moi et qui ressemblait plus à une boule de tissus qu'à un enfant. Ses yeux brillants se posèrent sur nous et nos gros pulls. Nous nous arretâmes, mon père nous regarda tour à tour et descendit de son hongre noir, prit le gamin et le posa sur la selle. Il prit les rênes et nous rentrâmes à la maison, non sans attirer les regards des plus curieux. C'était un dimanche, nous trouvâmes donc ma mère dans la cuisine. "Vous avez été rapides, dit-elle, le repas n'est pas encore prêt." N'obtenant aucune réponse, elle se retourna et nous regarda. Elle ouvrit la bouche pour dire quelque chose, mais se ravisa, prit le gamin qui tenait à peine debout, lui enleva les tissus qui faisaient office de vêtements, lui en mit de nouveaux après lui avoir fait prendre un bain d'eau chaude, puis le mit devant le feu et lui parla, tout doucement, comme une mère. Pendant qu'elle s'occupait de notre protégé, nous préparâmes le repas tous ensembles. Ce soir-là, c'était bouillon de légumes avec du poulet et, en dessert, tarte aux pommes avec du lait tiède. Mes frères et moi avons donc coupé les légumes, pendant que mon père s'occupait du poulet. Une fois le repas prêt et la table mise, ma mère revint avec le garçonnet. Maintenant qu'il était propre, ses cheveux roux aux reflets blonds encadraient son visage angélique. Ses yeux, d'un vert profond, semblaient vous avoir percé à jour avant même qu'il ne vous ait adressé la parole. Il avait un nez fin constellé de taches de rousseur. Il nous regarda droit dans les yeux et nous dit:" Vous n'aviez pas à faire ça. Je n'en deviendrai pas votre fils pour autant.

- Tu es bien franc, mon petit, tu me plais", rétorqua mon père. C'est ainsi que Hubon entra dans notre famille.

Au début, bien évidemment, il était renfermé sur lui-même et ne faisait rien avec nous. Il restait simplement dans sa chambre et regardait au-dehors, par la fenêtre.

Jusqu'au jour où il se risqua jusqu'aux écuries. J'étais en train de panser mon cheval, quand il entra. Lorsque je reconnus sa chevelure rousse, je me cachai derrière la porte du box dans lequel je me trouvais, afin de mieux l'observer. A pas hésitants, il avança dans l'allée, se retournant chaque fois qu'un cheval renâclait ou s'ébrouait. Il examina cependant avec soin la morphologie de chaque monture, finit par s'approcher d'un de nos double-poneys les plus rustiques et, en même temps, taillé pour la course. Il prit un filet et une selle qu'il mit sans ménagement à l'équidé. Dans les sacoches, il enfouit tout ce qu'il avait mis dans ses poches : pain, viande séchée et fruits secs. Après avoir vérifié que personne n'arrivait, il sortit le double-poney du box et monta. "Ne jamais monter dans les écuries ! Première leçon de mon père, dis-je en sortant de ma cachette. J'agrippai ensuite la bride du double-poney avant que Hubon n'eut le temps de s'enfuir.

- Allez, descends.

- Je veux aller faire une balade.

- Tu dois d'abord traiter ton poney correctement."

Il eut un air dépité et descendit. Il enleva ensuite tapis, selle et bride avec une douceur incomparable et étrilla le cheval.

"Je sais comment m'occuper d'un cheval.

- Donc, tu essayais vraiment de partir.

- ...

- Je n'en parlerai pas à mon père si tu promets de t'occuper des chevaux. Tu as l'air de t'y connaître et de les apprécier. Apprends aussi au palefrenier à traiter un cheval en douceur." Il opina de la tête et reprit son travail.Depuis ce jour, il passa son temps aux écuries, aussi bien par devoir que par plaisir. Il participait néanmoins à toutes nos sorties et devenait même bavard.

C'est ainsi qu'à ses dix ans, mon père lui offrit un poulain d'un an, que Hubon éduqua puis débourra lui-même deux ans plus tard. Hubon fut officiellement un membre de la famille par ce cadeau, car chacun, à ses dix ans, devait recevoir un tel présent puis l'éduquer lui-même. C'était une tradition dans la famille, toujours dans l'optique de "savoir se servir de ses mains". Etant du même âge que Hubon, je reçus la même année une jeune jument palomino. Mais je n'eus pas autant de succès que lui. C'est d'ailleurs ce dernier qui m'a aidé à dresser ma jument, nous avons donc beaucoup monté ensemble.

Notre première balade seuls fut la plus belle de toute ma vie. Pour sortir, nous avions mis nos plus beaux équipements. Nous sommes d'abord passés par le village, où tous les habitants sont sortis pour nous féliciter. Après ce tour d'honneur, nous devions traverser les sous-bois pour nous rendre sous le plus grand pommier du domaine du Haut-Levant, en plein milieu de la prairie. Nous arrivâmes en ce lieu idyllique au crépuscule. Nous décidâmes d'attacher nos chevaux et de nous reposer en profitant du magnifique panorama que nous offrait la plaine.

"Le débourrage de notre propre cheval nous déclare maintenant adultes, tu sais.

- Ah bon ?

- Oui, selon les Anciens, dresser soi-même son cheval requiert maturité, courage, fermeté, tolérance. Cela fait d'un garçon une homme et d'une fille une femme. A présent, tout le monde nous considère comme des adultes, c'est pour cette raison que tous les habitants nous ont félicité.

- Nous sommes adultes à seulement quatorze ans ! J'aime bien cette idée. Mais alors, cela signifie que tu vas te marier ?

- Oh non ! Je n'en ai pas envie ! Je veux profiter de ma jeunesse et voyager, pas me cloîtrer dans un château et attendre que mes domestiques fassent tout à ma place !

- Ah, je comprends.

- Tu as l'air soulagé, qu'y a-t-il ?

- Non, mais, c'est juste que ... oh, et puis mince ! Euh, pourquoi ne partirions-nous pas ensemble voyager ?

- Je croyais que tu voulais devenir chevalier ?

- Autant être mort de cette tempête avec ma mère que d'être séparé de toi, Lou. Je t'aime." Je le regardai un moment avec perplexité, puis je lui donnai un baiser, qu'il me rendit avec ardeur. Nous nous laissions aller dans les bras l'un de l'autre en s'embrassant, mais, très vite, nous fîmes l'amour, décontenancés devant tant de libertés dont jouissaient les adultes.

Nous ne sommes rentrés à la maison que tard dans la nuit, éprouvés par les flots indéfinissables de l'amour. Mes parents ne nous avaient pas attendus, mais nous avaient laissé à manger.

Nous vivions notre amour dans les champs ou les bois, car nous avions peur de la réaction de mes parents. Ils nous diraient certainement que, comme nous avons grandi ensemble en tant que frère et soeur, ils trouveraient cela malsain de nous marier et d'avoir des enfants ensemble, bien que nous n'ayons aucun lien de parenté. Le peuple ne verrait sans doute pas cela d'un bon oeil. En revanche, nous leur avions déjà parlé de notre voyage. Nous prévoyions d'abord de visiter toutes les villes connues et, ensuite, nous explorerions de nouvelles régions. Mes parents étaient nettement moins d'accord sur le deuxième point. Ils nous proposèrent une escorte, mais ce n'était pas ce que nous souhaitions, alors nous trouvâmes un compromis : Hubon devait d'abord devenir chevalier, ce qui ne lui prendrait qu'une année. En attendant qu'il ait son titre, je devais apprendre avec un précepteur les différents dialectes de notre royaume. Ainsi donc, au bout d'un an, Hubon reçut son titre de chevalier et j'étais devenue maître dans l'art de parler, ainsi que dans de nombreux dialectes. Alors, les préparatifs commencèrent. Il fallait choisir les chevaux, prendre des armes, des vêtements chauds, choisir notre route ...

Deux jours avant notre départ, mon père et ma mère vinrent me trouver dans ma chambre.

"Lou, on a quelque chose à t'annoncer ... , commença ma mère.

- En fait, tu n'es certainement pas aucourant, mais le Haut-Levant va mal. La dîme a été augmentée, et avec les faibles récoltes que nous avons eues cette année ... , expliqua mon père.

- Je comprends. Nous prendrons moins de nourriture, mais nous pourrons toujours chasser.

- Non, Lou, c'est bien pire que ça ... j'ai été obligé de te marier à un gtand seigneur pour pouvoir subsiter surant l'hiver.

- C'est impossible ... vous n'avez pas pu me faire ça ... J'aime déjà quelqu'un, et vous ne saurez pas m'obliger ! Sortez de ma chambre ! Sur-le-champ !"

Je fus donc mariée à un inconnu et je n'ai pu faire ce voyage avec Hubon. Je suis arrivée dans l'immense château de Widmenston un mois après que mes parents me l'eussent annoncé. Pendant ces 31 jours, je suis restée cloîtrée dans ma chambre, sauf le dernier jour, celui où j'ai fait une scène à mes parents pour garder ma jument. Je n'ai pas parlé une seule fois à Hubon, je ne lui ai même pas dit au revoir.

La nuit de mes noces, le seigneur Widmenston me monta brutalement, de toutes ses forces, mais je ne ressentis même pas la douleur. J'étais trop hébétée par ce qu'il sétait passé il y a un mois que je ne pouvais rien ressentir. Seulement de l'indifférence.

Les années passèrent et, tout de même, j'eus un enfant qui me rendait presque heureuse. Enfin, non. On va plutôt dire que je vivais avec cette plaie à jamais ouverte dans mon coeur. Je savais que, de toute façon, elle ne se refermerait jamais.

Un jour vint où je parvins à sourire. Ce sourire auquel auquel seule une personne de l'assemblée était adressé.

"Monseigneur, moi, Hubon du Haut-Levant, chevalier du Haut-Levant, viens vous offrir mes services.

- Et pourquoi donc devrais-je accepter ? Vous êtes un chevalier comme un autre et je ne vous connais pas.

- Parce que cela ferait plaisir à quelqu'un. Je vous en prie, laissez-moi être sous vos ordres.

- ... Et bien, si c'est à me supplier à genoux, ton voeu sera exaucé." Je souris. Ou plutôt, je lui souris. Le seigneur le remarqua et se souvint du nom que le chevalier lui avait donné.

"Mais, ma Dame, ce chevalier vient du Haut-Levant. Le connaîtriez-vous ?

- En effet, nous avons grandi ensemble, jusqu'à ce que je vous épouse.

- Et bien, si messieur sait redonner le sourire à ma femme, il sera notre invité de marque ! Vous n'avez qu'à aller discuter du bon vieux temps au salon ! Je vous rejoindrai dans quelques heures.

- Dans le salon ? Si cela ne vous cause aucun souci, je préfèrerais faire cette entrevue avec ser Hubon dans ma chambre, étant donné le contexte personnel. Il est comme mon quatrième frère, vous savez.

- Qu'il en soit ainsi !"

Nous nous fîmes escorter jusqu'à ma chambre par un domestique.

"Tu peux nous laisser, maintenant.

- Nos vies ont changé, depuis le temps.

- Et pourtant, je rêve toutes les nuits que tout soit comme avant.

- Il est bon avec toi ?

- Oui.

- Alors ça va.

- Non, rien ne va et tu le sais très bien.

Il m'examina plus attentivement, en se concentrant sur mes yeux.

- Il est vrai que tu as perdu cette petite lueur malicieuse et ce ton courageux qui faisaient de toi cette Lou que je connaissais. Pourtant, tu as eu un enfant.

- Tu crois que j'ai eu le choix ?

- Je sais.

L'espace d'un instant, il n'y avait plus que lui et moi, en train de nous jauger l'un l'autre.

- Pourquoi revenir maintenant ?

- Je voulais voir comment tu allais.

- Pourquoi avoir délaissé mon père ?

- Je lui ai tout dit à propos de nous et il m'a lui-même envoyé ici.

- Maintenant, tu vas donc servir le seigneur Widmenston. Tu es au courant qu'il guerroie régulièrement ?

- Oui, et alors ? Tu t'inquiètes ?

- Evidemment.

- Pourquoi ?

- Parce que je t'aime toujours, toi pas ?"

Malheureusement, nos retrouvailles furent très brèves, car, comme je l'avais prévu, Hubon partit en guerre avec mon époux. Alors, tous les matins, je me postais à la fenêtre de ma chambre et attendais de voir les blasons de Widmenston au loin. Jusqu'à un matin.

Je venais d'ouvrir les yeux et je n'arrivais pas à me lever. J'étais anxieuse. Je savais que quelque chose allait se produire aujourd'hui. Après avoir longuement pesé le pour et le contre de me lever et d'attendre la mauvaise nouvelle, je soulevai brusquement mes couvertures, posai mes pieds contre la pierre glaciale en ce matin d'hiver. Sans même prendre le temps de manger, j'allai aux écuries en courant et, le plus rapidement possible, je m'apprêtai à sortir. La robe claire de ma palomino semblait refléter les premiers rayons de soleil froid sur mon visage inquiet. En opposition à mes principes, je montai dans les écuries et me mis à talonner ma jument. Du plus vite que je le pouvais, je devais rejoindre la limite du territoire du seigneur Widmenston. Je sentais que quelque chose de terrible s'était produit. Mais je n'eus pas le temps d'arriver jusque-là. Alors que je n'étais montée que depuis une dizaine de minutes, la bannière vert émeraude de Widmenston m'apparut, plus sombre que jamais. Je tirai soudainement sur les rênes, ce qui arracha un petit hennissement à ma monture. Le souffle coupé, j'attendais, le coeur battant. Les minutes me semblaient des heures. Le galop des chevaux était plus lent que jamais. Lorsque j'aperçus un brancard, je sautai à terre et accourus vers le blessé. Avant même que je ne reconnaisse le visage du vaincu, je reconnus sa chevelure, plus flamboyante que jamais.

"Hubon ! Hubon ! Non ... Je m'effondrai à côté de lui, le souffle court.

- Un sale barbare qui a voulu faire le malin. Je me retrouve avec une jambe cassée.

- Oh mon Dieu, j'ai eu si peur ... !" Et les larmes commencèrent à couler. D'abord hésitantes, puis de plus en plus nombreuses. Je n'arrivais plus à m'arrêter. J'étais sous le choc. Pour me rassurer, Hubon me prit la main tendrement et la serra du plus fort qu'il le put.

"Lou, je sais que c'est dur, mais pour me soigner, tu vas devoir être forte, comme cette Lou que je connaissais si bien. Je sais qu'avec toi, je pourrai me rétablir." Je le regardai droit dans les yeux et essayai d'essuyer mes larmes. Je reposai sa main. Les soldats nous observaient, stupéfaits.

"Je n'avais encore jamais vu Madame comme ça ...

- Allez, rentrons, je suis en train de geler sur place." J'avais repris mon ton plein de courage et de fermeté. Je parvenais même à lancer un regard malicieux à Hubon. Nous rentrâmes rayonnants d'une nouvelle énergie, brillante et revigorante.

Le seigneur de Widmenston, quant à lui, poursuivit sa guerre. Je m'occupai personnellement de Hubon, qui mit six mois à guérir. Cependant, mon mari lui demanda de rester auprès de moi, afin de me divertir et de me "redonner le sourire". C'est lors de l'une de nos promenades à cheval que tout bascula.

Je sellai ma jument quand Hubon me demanda ;

"Tu as toujours ton palomino ? Et toi ton blanc ?

- Oui, c'est avec lui que je suis venu jusqu'ici il y a maintenant presque un an. Mais je ne pars pas en guerre avec lui, je ne voudrais pas qu'il se blesse.

- Tu as raison; ces chevaux sont trop importants à nos yeux pour qu'on les laisse tomber." Et nous partîmes.

Le temps était encore frais et, en passant sous les branches des arbres, on recevait quelques gouttes de rosée. Les chevaux marchaient avec entrain sur le moelleux tapis d'aiguilles de pin que leur offrait la forêt. Alors que nous commencions à nous laisser aller au rythme agréable de nos montures, un oiseau vint briser le silence de la forêt. Soudain, le cheval de Hubon partit, sans que ce dernier puisse l'arrêter. Ma jument, quant à elle, s'était arrêtée de stupeur pour observer celui qui avait troublé le calme des bois. Il s'agissait d'un grand rapace. Son plumage, d'apparence noir, reflétait un bleu-vert somptueux et élégant. Mais, avant même que je ne le réalise, je talonnai ma jument en appelant désespérément : "Hubon !" Alors que je le cherchai, je me pris à regretter d'avoir aussi longuement observé cet oiseau, alors que j'aurais pu le rattraper en quelques foulées de galop. Comme réponse à mon appel, je n'eus que le sifflement du vent. Peu à peu, je sentis le galop effréné de ma monture s'apaiser. Je décidai alors quelques temps d'arrêter ma course et descendis. Le soleil arrivait à son zénith lorsque je fis mes premiers pas sur le sol. Mes muscles, malgré la fréquence de nos promenades, me faisaient souffrir. Mais plus grande encore était la douleur de l'absence de Hubon. Je m'assis dans les hautes herbes d'un champ, puis me laissai tomber. Mes paupières se fermèrent d'elles-mêmes.

L'air moite propagé par le souffle de ma jument me réveilla. Je ne réalisai pas immédiatement où j'étais et ce que je faisais. C'est comme si j'étais entre deux mondes, celui de la réalité et celui du songe. Seulement je ne pouvais voir que mes songes. La réalité était très trouble, même si lentement elle me revenait. Je me souvenais d'un petit garçon dans la neige, terrifié. Puis d'un immense pommier. J'y faisais quelque chose, mais quoi ? ... Des cheveux roux, un nez constellé de taches de rousseur ... Hubon ! La réalité me revient, à présent. J'étais tellement fatiguée ... Je devais très vite me remettre à sa recherche. Je me redressai et me levai, mais soudain, je fus soulevée par la taille.

"J'attendais de voir quand tu te réveillerais, je dois te montrer quelque chose." Je le reconnus tout de suite.

"Lâche-moi ! Maintenant !

- Quoi ? Mais ...

- Je suis mariée, maintenant. Je n'ai plus le temps pour ces jeux auxquels nous jouions durant notre adolescence.

- Mais Lou, arrête ! Tu m'as toi-même dit que tu m'aimais enc...

- Non, ne dis plus rien. Je suis une dame maintenant, et toi, tu es simplement un chevalier au service de mon mari, le seigneur de Widmenston. Tout est plus clair, maintenant. Si mes parents n'ont eu que de faibles récoltes, si nous n'avons pas pu faire notre voyage, si nous avons été séparés pendant toutes ces années ... c'est parce que c'était notre destin, tout comme c'était mon destin de me marier au seigneur de Widmenston, d'avoir un enfant et d'être heureuse ! Seulement, toi, tu as perturbé nos destins en venant ici. Je ne te blâmerai pas, tu ne cherchais pas à mal. Mais je vais simplement garder mes distances avec toi et te traiter comme toute dame le ferait à un chevalier au service de son mari.

- Je ne te reconnais plus, Lou ... Ce n'est pas simplement cette lueur de malice que tu as perdu, mais ton âme ! Je pensais pouvoir te faire revenir ... j'y suis d'ailleurs arrivé, mais la moisissure t'avait déjà rongée de l'intérieur, sans que je ne m'en rende compte. Il est trop tard pour toi, apparemment."

Il partit sans un regard en arrière. J'étais satisfaite. Il allait certainement repartir en guerre, et je ne faillerai pas à mon devoir d'épouse. Et mon passé sera enfin derrière moi. Pour toujours.

Comme je l'avais escompté, Hubon repartit en guerre. Je me sentais seule, mais je pouvais enfin oublier mon passé et mes origines et me concentrer sur mon avenir. C'était mon devoir de le renvoyer auprès de mon mari. Il n'avait rien à faire ici. Malgré mes pensées si fidèles et pleines de devoir, je me sentais terriblement seule. Le moindre évènement du domaine me rendait euphorique et je participais à toutes les activités possibles, cependant je me rendis très vite compte de ma solitude. Ainsi, j'écrivis une lettre à Hubon. A laquelle je n'obtins aucune réponse. Pendant plusieurs semaines, j'attendais, chaque jour, de ses nouvelles. Je commencais à croire qu'il s'était blessé ou pire. Mais après un mois d'attente, il se produisit enfin quelque chose. Les barrières de Widmenston m'apparurent une nouvelle fois, plus lumineuses que quelques mois plus tôt. Alors, j'attendai dans l'entrée de la cour que le revenant fasse son entrée. Quelques instants plus tard, je me retrouvai face au seigneur de Widmenston.

"Que vous m'avez manquée, ma chère ! Je ne pouvais plus attendre de vous voir. De plus, j'ai quelque chose de très important à vous annoncer." Son ton se durcit à ces mots, et son regard se fit plus sérieux. Il me prit par les bras, et il me considéra du regard. Je ne pouvais plus attendre.

"Quoi ? Que s'est-il passé ?

- Oh, rassurez-vous, rien de grave, seulement sachez que ser Hubon n'est plus à mon service.

- Pardon ?

- Oui, il a décidé de retourner auprès de votre père. J'avoue que j'ai été un peu surpris, étant donné l'importance qu'il accordait au fait de se mettre à mon service. J'étais un peu déçu, il fait son travail excellement bien. Un homme très fidèle, que ce Hubon. Ce qui explique peut-être son retour au Haut-Levant." Depuis que je savais que Hubon était retourné à la maison, je n'écoutais plus que d'une oreille ce que disait le seigneur de Widmenston. Dans ma tête, une seule chose me hantait : je devais rentrer le plus vite possible et voir Hubon. Je m'étais rendue compte que, quand j'ai vu que mon époux se tenait à la place de celui que j'attendais, j'ai été très déçue et, peu à peu, cette déception s'est transformée en désespoir. Je n'osai tout de même rien dire et je répondis simplement : "C'est vrai. Un homme fidèle ..."

Les jours passèrent, et se transformèrent en semaines, qui se transformèrent en mois. J'avais l'impression que mon passé se répétait. Un jour, je ne pus plus le supporter.

Mon époux était reparti en guerre, comme à son habitude. Je ne pouvais plus supporter cette situation. Je lui fis alors envoyer une missive, lui disant que, s'il ne voulait pas me perdre, il devait revenir dans les plus brefs délais. Il y répondit en soutenant qu'une femme n'avait pas d'ordres à donner à son mari et qu'il reviendrait une fois ce problème avec les barbares réglé. Tant pis pour lui. Deux jours plus tard, j'avais fait mes bagages et je partais en direction du Haut-Levant. Le voyage me parut excessivement long et accentua mon état d'esprit maussade. Maussade, car je savais que j'allais me disputer avec mon premier amant, et que cette dispute n'avait que deux issues possibles : l'amour ou la haine. En emmenant ma jument, j'espérais pouvoir raviver cette flamme qui s'était éteinte par ma faute. Lorsque je revis la bâtisse dans laquelle j'avais passé mon enfance, mon coeur s'arrêta. Et si je faisais la plus grande erreur de ma vie ? Et si mes parents me reniaient, pour le déshonneur que je leur causerais ? Non. Je devais me convaincre que mes parents comprendraient mes choix. Sinon je ne parviendrai jamais à faire face à Hubon. Je me retrouvai soudain devant la porte, ne sachant plus que faire. Les doutes et les craintes m'assaillirent, et, sans que je puisse réagir, mes parents m'ouvrirent la porte et me firent entrer, un sourire aux lèvres. Je ne sus comment réagir, mais ma mère me prit dans ses bras et je me laissai aller à cette étreinte qui me donna de la force pour avancer. Ensuite, mon père me salua : "Tu n'y avais peut-être pas prêté attention à cet instant, mais à ton départ je t'avais dit que la porte de cette maison était toujours ouverte, quoi qu'il arrive.

- Merci. Je suis désolée de ne pas avoir donné de nouvelles depuis mon mariage.

- Alors, qu'est-ce qui te ramène à la maison ?

- Hubon.

- Hmm. Je vois. Mais il ne vit plus ici.

- Comment ça ?

- Ne t'en fais pas, il vit toujours au Haut-Levant. Mais immédiatement à son retour de Widmenston il s'est marié à une jeune femme qui l'a toujours admiré. Il vit dans un coin reculé du domaine, je pense que tu pourras le trouver facilement. Voilà la carte.

- Merci pour tout." Je m'emparai de la carte et sortis. Ma jument était déjà aux écuries, j'y accourai et la sellai. Sur le chemin, je ne réfléchis pas vraiment aux conséquences de mes actes, j'écoutai seulement mon coeur. Je me sentais tellement coupable de l'avoir rejeté la dernière fois ... il ne le méritait pas. Surtout, que, depuis le début, je savais que c'était lui que j'aimais. Je finis par trouver la maison à la tombée de la nuit. Au moins, il ne pourra pas me mettre à la porte. J'avançai d'un pas déterminé vers la porte et toquai. La jeune mariée en question m'ouvrit.

"Bonsoir, je suis désolée de vous déranger à cette heure-ci, je suis une vieille amie de Hubon.

- Je vois, entrez. Hubon ! Une vieille amie !

- Oui, ça va, j'arr..." Il s'arrêta et me fixa.

"Tu sais quoi, chérie, nous allons aller dehors pour parler du bon vieux temps. Attends-moi à côté de ta jument, Lou. Juste le temps de préparer mon blanc."

Nous restâmes silencieux pendant le trajet. "Je t'emmène dans un endroit particulier pour nous deux", m'a-t-il dit. Cela ne m'étonna donc pas lorsqu'il s'arrêta devant le plus grand pommier du domaine. Tout en observant cet arbre que je connaissais si bien, je descendis de cheval et fus rattrapée par Hubon. Penché sur moi, son regard se plongeait dans le mien et ses taches de rousseur me rappelèrent le ciel étoilé. Une véritable constellation. Qui se rapprochait, encore et encore. Jusqu'à ce que nos lèvres s'effleurent. Nous eûmes un moment de lucidité, mais, très vite, nos baisers devinrent plus ardents. Il commença à défaire mes vêtements, et je l'aidai à enlever les siens. Quand il me touchait, ma peau devenait sensible et comme brûlante. D'abord mes épaules, mes seins, mon ventre et enfin mon sexe; le monde ne se limitait plus qu'à lui et moi et à nos ébats. Mon corps se contorsionnait doucement, tandis que, collés l'un contre l'autre, son souffle me parvenait, rauque et puissant.

Nous nous installâmes côte à côte, nos mains l'une dans l'autre; nous nous endormîmes avec le ciel étoilé au-dessus de nous.

Le matin, le ciel avait perdu sa splendeur de la nuit et avait revêti un lourd brouillard, dans lequel nous décidâmes de ne pas nous engouffrer. Nous sommes restés là à nous jauger pendant quelques minutes. Un silence pesant planait au-dessus de nous, nous rappelant nos actes passés, et plus particulièrement nos regrets.

"Alors tu as abandonné ta fille, ton mari et ton domaine pour moi ?

- Oui. C'est comme si j'arrivais en orpheline, un peu comme l'hiver où on t'a trouvé. Seulement je ne me tais pas sur mes sentiments. Je t'aime comme au premier jour, Hubon, seulement j'ai mis du temps à m'en rendre compte et j'en suis désolée.

- Ce n'est rien. C'est vrai que la fois où tu m'as dit de partir, j'ai vraiment cru que j'allais te tuer. Mais on est quittes, je me suis bien marié à la première femme qui passait. Alors que la seule que je considère vraiment en femme, c'est toi.

- Même quand j'avais quatorze ans ?" Nous riâmes. De notre amour toujours aussi fort comme de nos erreurs.

Chose que je n'arrive plus à faire depuis des années.

Après avoir gentiment renvoyé la récente femme d'Hubon, nous prévoyions - et pour de bon cette fois - notre périple dans tout le royaume. Mes parents, encore une fois, nous aidèrent. Grâce à nos anciens préparatifs, que j'avais précieusement gardés, nous fûmes prêts à partir seulement deux semaines après.

"Partez vite avant que le temps ne vous rattrape", nous conseilla mon père. Je l'embrassai tendrement, tout comme ma mère. Je m'aperçus que j'en avais les larmes aux yeux, tout comme eux. Nous ne nous étions pas vus depuis mon départ de la maison, et je les abandonnais déjà. Je compris immédiatement ce que mon père venait de me dire. Ainsi, nous coupâmes court à ces adieux larmoyants et nous élancâmes avec nos chevaux et nos mûles.

"Je vous écrirai !", criai-je en partant. Evidemment, c'est le genre de promesses que l'on ne peut pas arriver à tenir. Pendant deux semaines, le leur ai écrit tous les deux jours, pour leur donner de nos nouvelles, leur décrire les magnifiques endroits que nous découvrions ... mais très vite, je ne pris plus le temps de le faire. Alors, pour laisser une trace écrite de tout ce que nous faisions et afin qu'ils puissent s'imaginer les paysages que nous voyions, je commençai à écrire un journal, ce qui prenait moins de temps. Tous les jours, donc, je m'installais et écrivais quelques mots sur notre journée. J'essayais de raconter en détail tout ce que nous faisions, aussi bien pour le raconter plus tard à nos proches que pour être sûre de ne pas déformer la vérité. Hubon et moi étions très heureux; nous réalisions notre rêve de jeunesse, et nous avions retrouvé notre amour perdu. Si bien que nous en perdîmes la notion du temps. Jusqu'à ce que l'hiver arrive.

 

*

 

L'air commençait à se faire frais dans les plaines. L'herbe se faisait plus rare, et les arbres nus prenaient un air lugubre avec leurs branches recouvertes de givre. Quant à moi, l'approche de l'hiver ne me faisait pas peur. Au contraire, il signifiait la fin des combats contre les barbares. J'allais rentrer et trouver ma femme désoeuvrée à la maison, et elle me pardonnerait de ne pas être rentré avant. Tout du moins je l'espère. Je fis avancer mon cheval par une simple pression des jambes, et les troupes suivirent. Plus motivées que jamais, car nous rentrions enfin de cette guerre.

Lorsque nous arrivâmes à la limite de mon domaine, je pensais pouvoir apercevoir ma femme nous attendant. Il n'en était rien. Inquiet, je pressai le galop de mon cheval. J'arrivai rapidement dans la cour du château, puis me précipitai dans le château. Avant même que je ne puisse prendre des nouvelles, un serviteur accourait vers moi en disant :

"Madame est partie il y a deux mois déjà sans son enfant, mais n'est jamais revenue.

- Comment ça partie ? Où donc ?

- Au domaine du Haut-Levant, juste après avoir reçu votre réponse à sa missive.

- Hm, je vois ... je ne la croyais pas si puérile pour pouvoir retourner chez ses parents à la moindre contrariété. Alors je m'y rends immédiatement."

 

*

 

Après avoir correctement profité de notre voyage, Hubon et moi rentrâmes au domaine du Haut-Levant, alors que l'hiver avait commencé depuis un mois. Mes parents parurent très heureux et soulagés de nous voir, cependant je pouvais percevoir une certaine gêne et particulièrement à mon égard. C'était la première fois que je voyais mes parents ainsi. Toute la soirée, je réfléchis à ce que cela pouvait être, sans trouver de réponse. Hubon remarqua mon désarroi :

"Qu'est-ce qui se passe, Lou ?

- C- ce n'est rien.

- Je vois bien que tu te tortures l'esprit depuis le début de soirée, tes sourcils se froncent d'eux-mêmes.

- Oh mais tu devrais arrêter de m'observer tout le temps aussi !

- Tu sais bien que je ne peux pas m'en empêcher; je t'aime."

Nous nous allongeâmes, les doigts entrelacés, et je m'endormis très vite.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le lendemain matin, je me réveillai avant Hubon. Je me redressai et m'avançai vers la fenêtre. La vue était éblouissante. Mon regard s'étendait jusqu'aux limites du domaine. Le ciel était gris clair, sans être menaçant pour autant. Au contraire, il m'apaisait. La végétation avait disparu de la terre, pourtant fertile en été et était remplacée par de petites plaques de verglas, signe du froid arrivant. Absorbée par le paysage environnant, le soleil me surprit dans mes pensées. Hubon remua derrière moi.

"Alors, on va manger ?

- Hm ... j'arrive."

Je rejoignis mes parents et me souvenai de leur attitude de la veille. Je me sentis alors mal à l'aise, mais avant que je puisse ouvrir la bouche, mon père me dit :

"Lou, on a quelque chose d'important à te dire. Il s'agit du seigneur Widmenston." Mon malaise grandit.

"Une fois rentré chez lui, il est venu ici. Evidemment, il réclamait que tu retournes chez lui.

- Et qu'avez-vous répondu ?

- Nous lui avons tout dit. Il n'arrivait pas à y croire, commençait à s'énerver, mais nous l'avons renvoyé chez lui, en nous excusant. Quelques jours plus tard, il nous écrit une lettre, dans laquelle il s'excusait de s'être énervé contre nous, alors que ce qui s'était passé n'était pas de notre ressort. Il a ajouté que tu étais un esprit libre, insaisissable. On n'a pas eu de nouvelles depuis."

Je restai bouche bée. J'étais à la fois soulagée et anxieuse. Soulagée que le seigneur de Widmenston soit au courant de tout, et anxieuse pour la même raison. Qu'allait-il arriver, qu'allait-il faire de ma fille ? Mes parents seraient-ils déshonorés ? Je ne pensais à cela que maintenant, et me dis que j'aurais dû mûrir mon idée avant de l'éxecuter. Et pourtant, je ne regrettais rien. Je préférais de loin ma vie actuelle à celle que j'avais quittée.

Hubon arriva et nous mangeâmes. Plusieurs jours passèrent, sans que cette histoire ne sorte de mon esprit. "Esprit libre et insaisissable", pas tant que ça finalement ... la morale m'aura bien vite rattrapée ... Je décidai de me rendre dans mon ancien domaine, empli de souvenirs monotones et sans vie. Je partis, le matin, prétextant l'envie d'être seule. J'étais anxieuse à l'idée de le rencontrer à nouveau, cet homme que je n'avais jamais aimé, et à qui j'avais laissé un enfant. Lorsque les serviteurs me reconnurent, ils blêmirent. Ce malaise que j'avais ressenti avec mes parents réapparut.

"Ne tournez pas autour du pot et dîtes-moi ce qui est arrivé.

- ...

- Je ne veux pas perdre mon temps en politesses, compris ?

- Et bien, le seigneur ...

- Où est-il ?

- M-mort.

- Quoi ?

- Après avoir appris votre départ et votre ... amour pour un autre, il s'est ... suicidé."

Je m'effondrai.

"Il a tout de même laissé quelque chose pour vous. Une lettre. D'adieu probablement. Nous n'avons osé l'ouvrir, par respect pour vous, Madame." Il me tendit une lettre sans même me regarder en face, de gêne. Je demandai à ce qu'on me laisse seule, car je n'avais aucune envie d'aller chez moi pour lire cette lettre. J'étais encore sous le choc. Certes, je ne l'avais pas aimé, mais il avait été mon mari, et quoi que l'on puisse dire, il avait été plutôt bon avec moi. Apprendre sa mort alors que je venais présenter mes excuses pour mes actes implusifs ... c'en était trop. Je m'assis; pourtant je n'arrivai pas à ouvrir cette lettre, qui semblait remplie d'aveux, de regrets et de tristesse. Le seigneur de Widmenston ne m'avais jamais paru plus aimant qu'à l'instant où je tins cette lettre dans mes mains. Je la touchai sans cesse, la tournant dans tous les sens, l'observant minutieusement, touchant ses contours, son sceau. N'y tenant plus, je l'ouvris. Et son contenu me bouleversa.

 

"Ma chère Louise,

 

J'imagine que quand tu liras cette lettre, cela ne sera pas une partie de plaisir, comme ça ne l'est jamais lors du décès (et pire, du suicide !) de quelqu'un que l'on a connu. Mais, nous sommes-nous réellement connus ? A présent, je n'en suis plus sûr. Nous avons beau avoir été mariés, nous n'avons pas passé beaucoup de notre temps ensemble; même quand j'étais au domaine de Widmenston, nous nous voyions seulement dans notre chambre le soir, hormis quelques exceptions. Et je ne pense pas pouvoir dire ne serait-ce qu'un seul de tes rêves ! Enfin peut-être que maintenant, je peux en citer un, mais il est trop tard. Quand je suis rentré de guerre et que j'ai appris ton départ, je t'avouerai que cela m'a fait un certain choc. Ma femme ne se trouvait pas chez moi ? Mais comment ça, elle ne s'occupe donc pas de la maison et de sa fille ? Immédiatement, je suis allé te chercher au domaine du Haut-Levant, tout en me demandant ce qu'il t'a pris. Jusque-là, je n'avais pas saisi la portée de ta missive envoyée lorsque j'étais encore dans les contrées des barbares. Mais quand tes parents m'expliquèrent la situation, je compris. Au début, j'étais fou de rage. Je me suis même énervé envers eux, même s'ils n'y étaient pas pour grand-chose (ce que je regrette amèrement à présent, je m'en excuse). Une fois rentré ici, je réfléchis. Et là, je compris. D'abord, je compris pourquoi tu étais partie avec un autre homme. La passion t'avait emportée vers d'autres horizons. Le premier amour fait toujours rêver. Et tu sais, Louise, j'ai beau avoir été en colère, je ne t'en veux plus, car je sais ce qui t'a poussé à faire ça; je le sais pour la simple et bonne raison que je suis, moi aussi, emporté par cette même passion. En effet, j'ai compris pourquoi j'ai été aussi en colère, et la raison est simple, bien que je doute que tu y penses. Dans cette lettre, je tiens tout de même à te faire mes adieux, car ce sera la dernière fois que je m'adresserai à toi. Alors, je mets mon âme à nu devant toi.

 

Louise, je t'ai aimée. Adieu."

 

Je restai bouche bée, réellement bouleversée par cette lettre ... était-ce une lettre d'amour, une lettre d'adieu ? Comment devais-je réagir ? Mes mains commencèrent à trembler. Les larmes vinrent d'elles-mêmes. J'avais beau ne pas avoir aimé cet homme, il avait été bon avec moi, et s'est tué pour moi. Je commencai alors à saisir la portée de ses propos. Je réalisai soudain qu'un homme était mort par ma faute. Que j'avais une mort sur la conscience. Ma conscience qui, je le compris, pourrait difficilement tenir le coup face à cette évidence. Le seigneur de Widmenston, mon mari, s'était suicidé par ma faute, à cause de mes caprices et de mes actes irréfléchis.Cette phrase tournait indéfiniment dans ma tête. J'avais beau réfléchir à la situation, inventer des hypothèses farfelues et essayer de me déculpabiliser, j'en arrivais toujours à la même conclusion. Indirectement, j'ai tué un homme. J'avais chaud, ma tête me faisait atrocement souffrir. Mon ventre se serrait davantage à chacune de mes respirations. Et cette chaleur qui montait toujours. J'vais l'impression que ma tête allait exploser d'un moment à l'autre. J'étais assise sur un fauteuil, et pourtant j'avais l'impression d'être au bord d'un gouffre et que j'étais lentement, lentement en train de me laisser tomber. Je m'effondrai.

 

Le regard inquiet de Hubon me tira du sommeil. Lorsque j'ouvris les yeux, ses rides s'apaisèrent immédiatement. Je regardai lentement autour de moi. Nous étions dans mon ancien château, au domaine de Widmenston. Château qui m'appartenait désormais. Je pris conscience de l'héritage qu'il me laissait, et de tout ce que cela impliquait. Encore torturée par la mort de mon défunt mari, la vue de Hubon, cause de mon meurtre, me blessait. Mais comment lui faire comprendre ?

"Comment vas-tu ?

- Pas trop mal, je suppose.

- Je ne t'ai pas trouvée quand je me suis réveillé, je me suis beaucoup inquiété. Alors j'ai réfléchi à l'endroit où tu pouvais bien être cachée. Après être passé au pommier, j'ai compris que tu avais eu besoin de venir t'excuser. Puis j'ai appris pour sa mort. Je suis désolé. Néanmoins, cela signifie que toi et ta famille n'avez plus de problèmes d'argent. De plus, nous pourrons nous marier, une fois ta période de deuil passé. Jamais je ne m'étais imaginé pouvoir me marier avec toi un jour.

- Hubon ...

- Oui, pardon, je me suis emporté. On ne doit pas dire ça alors que ton mari vient de mourir. Mais tout de même, tu t'imagines ? Nous sommes libres de vivre notre amour à présent. Et c'est tout de même quelque chose dont nous pouvons nous réjouir, malgré les circonstances.

- Ce n'est pas ce que je veux dire, Hubon. Je ... je ne pense pas que l'on pourra se marier.

- Pardon ?

- Oui, je ...

- Laisse Lou, j'ai compris. Tu préfères garder ta liberté en tant que femme veuve. Et je peux tout à fait le concevoir, même si je dois avouer que je me réjouissais à l'idée de pouvoir t'appeler "ma femme", ou même "ma dame". Enfin, cela ne nous empêchera pas de nous aimer.

- Non Hubon, nous ne pourrons pas.

- ... quoi ?

- Moi, en tout cas, je ne pourrai pas t'aimer. Je ne le peux plus.

- Tu plaisantes ? Après tout ce que nous avons traversé, notre amour a survécu à cela, et maintenant que nous pouvons officiellement nous aimer, tu dis que tu ne le peux plus ? Ou bien tu ne le veux plus ? Je t'en prie Lou, sois honnête avec moi.

- Ecoute, même si c'était la chose que je désirais le plus au monde, je ne le pourrais pas.

- Je ne comprends pas ce que tu essayes de me dire ...

- Et c'est normal, mais essaye de te mettre à ma place ! Mon mari s'est donné la mort par ma faute ! Il s'est suicidé de chagrin, tu ne comprends pas cela ? Il m'aimait, et moi, je suis partie avec un autre homme ! Comment aurais-tu réagi ?

- Je ...

- Ne réponds pas s'il-te-plaît. Je ne veux plus entendre ta voix, ni te voir. Je souhaiterais que tu t'en ailles de chez moi et que tu ne reviennes jamais.

- Attends Lou, ne prends pas de décisions sur un coup de tête !

- Crois-moi, celle-là, contrairement aux autres, elle est réfléchie.

- ...

Hubon quitta la pièce. Ce furent les derniers mots que je lui adressai.

 

Un défilé interminable de personnes indésirables commença alors au château de Widmenston. Je dus organiser les funérailles. Ce que je fis comme une parfaite épouse, que je n'ai jamais été. Peut-être que me comporter comme sa véritable femme me consolait d'avoir été si égoïste. J'avais beau aimer Hubon, je n'avais en aucun cas le droit de délaisser mon mari pour un autre, ne serait-ce que par respect, sinon par devoir. Mes devoirs. Devoirs que je n'ai jamais accomplis. Il fallait alors que je le fasse. A commencer par gérer le château, et éduquer ma fille, que je commencai alors à prendre en affection. Mais cette maigre consolation ne m'aidait pas à oublier mon meurtre. Toutes les nuits, je rêvais de mon mari. Encore et encore. Nuit après nuit, je me réveillai en sursaut, transpirante. Personne ne le remarqua, jusqu'à ce que je commencai à perdre l'appétit, et à maigrir. Mais aucun serviteur ne me faisait de remarque. Je pense qu'ils avaient peur de moi, simplement. Ils me regardaient juste avec un regard inquiet, plein d'anxiété. Une fois que ma période de deuil fut passée, beaucoup d'hommes commencèrent à venir me voir. Régulièrement. J'avais du mal à le supporter. Souvent, je prétextais manquer de temps, car j'avais à gérer le domaine, mais cela ne faisait qu'augmenter leur affection pour moi. Ils me trouvaient calme, docile, travailleuse, économe, belle. Ils me prenaient pour une épouse parfaite. Et moi, intérieurement, je bouillonnais. Plus mes prétendants me faisaient la cour, pires mes cauchemars étaient. Toujours plus éprouvants. Plus traumatisants. Et moi toujours plus maigre. Lorsque je vous ai rencontré, jamais je n'aurais pensé vous écrire cette lettre et vous raconter ainsi ma vie. Dans tous ses détails. A vrai dire, je ne sais pas vraiment pourquoi je vous écris cette lettre, à vous. Vous avez beau être mon plus proche prétendant, j'aurais pu envoyer cette lettre à une amie, ou même à Hubon. Mais je ne peux plus lui parler. Je me sens encore trop coupable pour cela. Je ne pourrai même jamais le regarder dans les yeux. A présent, je vais clôturer ma lettre. Nul besoin de s'étaler, de retarder l'heure de ma juste sentence. Mon cher, je vous dis adieu, en espérant que vous aurez compris mes raisons d'agir. J'espère que vous trouverez la femme que vous cherchez en une autre personne que moi. Car croyez-moi, je ne suis pas celle que vous avez l'air de penser. Et je pense qu'après avoir lu cette lettre, vous me connaissez un peu mieux. Au revoir.

 

Louise"

 

*

 

Après avoir commencé la lettre de la veuve qu'il désirait épouser, le Seigneur de Febury ne put plus s'arrêter. Il était à la fois curieux et inquiet. Il ne pouvait pas croire que cette femme si douce, belle et indépendante put un jour se donner la mort. Il lut la lettre entièrement, et connut la vie de cette femme dans ses moindres détails. Détails que, certaines fois, il n'aurait pas voulu apprendre. Mais il voulait lui rester fidèle, et lire sa lettre jusqu'au bout. Une fois la lettre reposée sur son bureau après une lecture fiévreuse, il se rassit dans son fauteuil. Devait-il aller lui rendre visite dès maintenant, ou bien la laisser ... elle n'avait peut-être nullement envie de voir un inconnu en ce moment. Mais très vite, son inquiétude triompha, et il se rendit au château de Widmenston.

 

A peine arrivé, il demanda à voir la maîtresse de maison. Les serviteurs lui répondirent qu'elle était dans sa chambre et devrait peut-être attendre qu'elle donne son accord pour le recevoir, mais il insista, et les serviteurs, le voyant si pressé et inquiet, déduirent qu'il s'agissait d'une pressante affaire. Il fut conduit jusqu'à la chambre où se trouvait madame. De lui-même, il s'avança, tremblant, devant la porte, et toqua. Il n'entendit pas de réponse, mais était tellement agité qu'il put à peine entendre la porte se déplacer lentement, et s'ouvrir sur le cadavre de Madame.

Immédiatement, il fut pris par l'odeur de la pièce. Ou plutôt, de Madame, qui à présent n'imprégnait plus la pièce de son parfum, mais de ses entrailles déjà pourrissantes. Le corps était encore intact, mais en son intérieur, il savait qu'il était mort depuis un moment déjà. Les mouches servaient de voisines au doux visage de la veuve, elle-même morte à présent. Soudain transi d'anxiété, l'ancien prétendant parvint tout de même à s'approcher du corps. Il plaignait cette femme, tout en comprenant son désespoir, qui l'avait poussée à commettre un tel acte. La regardant dans les yeux, il lui dit ces dernières paroles :

"Le désespoir n'est qu'une pauvre chose, s'en prenant à des esprits fragiles, dépendants de la morale, et réduisant de si belles personnes à des pitoyables cadavres pendus au plafond."

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Histoire sympathique, qui ce lit facilement (je l'ai d'un coup au travail, sans voir le temps passé). Si au début on peut remarquer quelques petits problèmes de vocabulaires (réceptionnait au lieu de rattrapait),mais cela n'est pas très dérangeant, et surtout, s'améliore avec le temps. Le vocabulaire est mieux choisit par la suite. Enfin, lors des scènes de regrets et des scènes tristes, je pense que tu pourrais t'améliorer en les décrivant, en nous faisant encore plus rentrer dans le personnage, afin que ces scènes aient plus d'impact.

 

Après, je dis tout ça mais je n'écris rien, donc bon^^

Bref, j'ai apprécié la lecture, ce que j'ai souligné n'est que du détail.

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C'est une bonne petite histoire, qui se lit assez facilement. Dans l'ensemble, pas grand chose à redire si ce n'est un mot qui m'a fait tiquer ici et là, comme l'utilisation du "soulagea". Bon taff dans l'ensemble, c'est assez réaliste psychologiquement bien qu'un peu triste.

 

Je ne comprends pas trop l'intérêt de l'intro par contre. :hum:

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Hm c'est vrai que c'est assez logique qu'il y ait une petite différence dans le style, puisque j'ai écrit la suite bien après avoir commencé ^^'.

D'accord je note !

 

C'est vrai que ça n'a pas grand rapport (enfin à la base j'avais imaginé que c'était le seigneur de Widmenston arrivant sur le champ de bataille, et comme je pensais faire quelque chose de plus long ça preait tout son sens, mais c'est vrai que là ça n'a peut-être plus trop de valeur ... enfin je pense que je l'ai laissé parce que j'aime particulièrement ce passage x)

 

Merci pour vos avis, ça va m'aider à améliorer ça ! (encore faut-il que je trouve le courage de le remanier :P)

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Astu, plutôt que de remanier ton histoire, je te conseille de la laisser telle qu'elle et de prendre ce qu'on t'a dit pour tes prochaines histoire. Cela te permettrai de voir comment tu as progressé plus tard, et je pense qu'il est souvent mieux d'avoir un texte originale, que remanier suite à des demandes des lecteurs.

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C'est peut-être mieux en effet, je verrai bien ce que je ferai, de toute façon il faut que je me motive pour écrire autre chose ^^ :attend sa prochaine période d'inspi:

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